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Numérique

Logiciel libre : la souveraineté numérique à portée de code

Désiré Kaffo août 15, 2026 5 min de lecture 0 alertes

Comme beaucoup de pays africains, le Cameroun reste largement dépendant des logiciels et technologies étrangers. Une dépendance coûteuse, porteuse de risques pour la sécurité des données, et qui limite la souveraineté numérique du pays. Face à ce constat, le logiciel libre s’impose comme une alternative crédible : moins coûteuse, plus transparente, et potentiellement source d’innovation locale — à condition d’une véritable volonté politique.

Quatre libertés, un enjeu de souveraineté

Un logiciel libre respecte quatre libertés fondamentales définies par la Free Software Foundation : la liberté de l’utiliser pour n’importe quel usage, celle d’étudier son fonctionnement et de l’adapter, celle de distribuer des copies, et celle de l’améliorer en partageant ces améliorations. Linux, LibreOffice, Firefox, OpenMRS pour la santé ou Moodle pour l’éducation en sont des exemples largement utilisés dans le monde.

Pourquoi c’est stratégique pour le Cameroun

Le premier enjeu est celui de la souveraineté numérique elle-même. La dépendance aux logiciels propriétaires expose le pays à des risques réels : possibilité de portes dérobées dans le code fermé, arrêt unilatéral du support par un fournisseur étranger, ou coûts de licence qui augmentent chaque année. Le code ouvert du logiciel libre, à l’inverse, est vérifiable et modifiable, ce qui restaure une forme de contrôle national sur les outils numériques utilisés par l’administration.

Le deuxième enjeu est budgétaire. Les licences de logiciels propriétaires représentent un coût significatif pour l’État — plusieurs milliards de francs CFA par an rien que pour les licences bureautiques les plus répandues, auxquels s’ajoutent les logiciels métiers et leur maintenance. Le logiciel libre, généralement gratuit, permettrait de réorienter ces sommes vers d’autres priorités comme l’éducation ou la santé.

Le troisième enjeu concerne le développement de compétences locales : le logiciel libre est un catalyseur naturel pour les développeurs, les ingénieurs de maintenance et les entreprises de services numériques camerounaises, qui peuvent contribuer directement aux projets, en assurer le support technique, ou construire des offres commerciales autour de solutions ouvertes. Le pays compte déjà des développeurs impliqués dans des projets internationaux comme OpenMRS ou Moodle.

Le quatrième enjeu, enfin, touche à la souveraineté des données elles-mêmes : hébergement sur des serveurs locaux, vérifiabilité de la sécurité grâce au code ouvert, et conformité facilitée avec la législation nationale sur la protection des données.

Un état des lieux encore embryonnaire

Sur le terrain, les avancées restent modestes : l’utilisation de Linux dans certaines administrations demeure partielle, OpenMRS est en phase de test dans le secteur de la santé, Moodle n’est déployé que partiellement dans l’éducation, et la communauté open source camerounaise, bien que réelle, reste encore émergente. Les freins sont multiples : absence de politique publique dédiée, verrouillage technologique de nombreuses administrations auprès de leurs fournisseurs habituels, manque de développeurs formés aux technologies libres, et réticence culturelle de certains décideurs qui préfèrent des solutions jugées « éprouvées ».

Fait notable : si la SND30 aborde bien le numérique comme un levier de développement — à travers le déploiement de la fibre optique ou la diversification des usages numériques — elle ne mentionne à aucun moment le logiciel libre comme outil explicite de souveraineté numérique.

Les pistes pour une politique de souveraineté numérique

Plusieurs leviers sont identifiés pour combler ce retard : l’adoption d’une véritable stratégie nationale pour le logiciel libre, la formation des développeurs locaux aux technologies ouvertes, la création d’un écosystème open source soutenant les entreprises camerounaises du secteur, l’hébergement local des données publiques, et la sensibilisation des décideurs aux avantages économiques et sécuritaires de cette approche. Plusieurs pays offrent des modèles inspirants : la France avec son plan « French Tech » intégrant des briques libres, l’Inde où l’administration utilise largement Linux, ou l’Allemagne où la ville de Munich a opéré une migration complète vers des logiciels libres.

« Une opportunité stratégique »

Pour le Dr Raoul Djomeni, spécialiste du numérique à l’Université de Dschang, l’enjeu dépasse la seule question technique.

« C’est une question de souveraineté : nous utilisons des logiciels étrangers dont nous ne maîtrisons pas le code. C’est aussi une question d’économie, avec des coûts de licence qui augmentent chaque année. Et c’est enfin une question d’innovation, puisque le logiciel libre permet aux développeurs locaux de créer et de contribuer. » — Dr Raoul Djomeni, Université de Dschang

Le chercheur insiste : le Cameroun dispose déjà de talents, avec une communauté open source émergente et des développeurs actifs sur des projets internationaux. Ces compétences restent toutefois sous-employées, faute d’une politique publique claire pour les soutenir, les former et les valoriser.

Pays Initiative Résultat
Rwanda Linux dans l’éducation Millions de dollars économisés
Sénégal Stratégie nationale dédiée Développement de l’écosystème local
Afrique du Sud Open source dans l’administration Souveraineté numérique renforcée

Source : Open Source Initiative, 2025

Sources

  • Free Software Foundation, définition du logiciel libre
  • MINPOSTEL, état des lieux du numérique public, 2025
  • MINEPAT, Stratégie Nationale de Développement 2020-2030
  • Entretien avec le Dr Raoul Djomeni, Université de Dschang

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