Entreprises publiques : le passif qui inquiète
Instrument d’industrialisation pour les uns, passif budgétaire pour les autres : les entreprises et établissements publics camerounais cristallisent depuis des années les mêmes critiques. À mi-parcours de la Stratégie Nationale de Développement 2020-2030, le bilan reste préoccupant, malgré des plans de redressement engagés pour les groupes les plus emblématiques.
Un portefeuille sous tension
Le Cameroun compte plusieurs dizaines d’entreprises et établissements publics répartis dans tous les secteurs clés : l’énergie avec ENEO et SONATREL, l’eau avec CAMWATER, les hydrocarbures avec la SONARA et la SNH, les transports avec CAMRAIL et CAMAIR-CO, ou encore l’agriculture avec la CDC, la SODECOTON, la SEMRY et l’UNVDA. Le dernier rapport consolidé de l’ex-Commission Technique de Réhabilitation dresse un constat sans détour : les résultats nets sont négatifs dans l’agriculture, l’industrie et le BTP, mixtes dans l’énergie et l’eau — ENEO restant déficitaire quand la SNH reste bénéficiaire — et négatifs dans les transports, où CAMRAIL et CAMAIR-CO peinent à s’équilibrer.
| Secteur | Résultat net | Observation |
|---|---|---|
| Agriculture / Sylviculture | Négatif | Difficultés structurelles |
| Industries / Commerces | Négatif | Concurrence, sous-capitalisation |
| Génie civil / BTP | Négatif | Retards de paiement |
| Énergie / Eau | Mixte | ENEO déficitaire, SNH bénéficiaire |
| Transports | Négatif | CAMRAIL, CAMAIR-CO en difficulté |
Source : Commission Technique de Réhabilitation (CTR), rapport consolidé, 2025
SONARA : le fantôme de Limbé
La Société Nationale de Raffinage reste le symbole le plus visible des difficultés du secteur public. Victime d’un incendie en 2019, elle n’a jamais retrouvé sa pleine capacité de raffinage, théoriquement fixée à 2,1 millions de tonnes par an, et sa production reste quasi nulle depuis six ans. Conséquence directe : le Cameroun importe aujourd’hui la totalité de ses produits raffinés, une dépendance qui pèse lourdement lors des chocs pétroliers comme celui déclenché par le conflit au Moyen-Orient en 2026.
Une étude de faisabilité technico-économique est en cours, avec une option de reconstruction validée par la Présidence : une raffinerie complexe dotée d’une unité d’hydrocracking, pour un coût estimé à plusieurs centaines de milliards de francs CFA. Le rapport final est attendu en 2026. « La reconstruction de la SONARA est une priorité stratégique. Elle conditionne notre sécurité énergétique et la réduction de notre dépendance aux importations », indique une source ministérielle.
CAMRAIL et CAMWATER : des réseaux à bout de souffle
Le réseau ferroviaire camerounais, exploité par CAMRAIL sur 1 200 kilomètres, souffre d’un écartement non standard qui limite à la fois la vitesse et la capacité de transport, et le linéaire réellement exploité continue de se réduire. Les besoins d’investissement se chiffrent en centaines de milliards de francs CFA. Un projet de société de patrimoine ferroviaire est à l’étude, avec en ligne de mire la réhabilitation de l’axe Douala-Yaoundé-Ngaoundéré et une éventuelle extension vers N’Djamena, dans le cadre d’un projet intégrateur régional CEMAC.
CAMWATER, de son côté, affiche des pertes en eau supérieures à 40% et des défauts de recouvrement récurrents. L’État a débloqué un appui spécial de 10 milliards de francs CFA pour les branchements, pendant que la réhabilitation du réseau se poursuit et que de nouveaux financements sont recherchés pour l’extension du service.
Ce que prévoyait la SND30, et ce qui a été fait
La stratégie nationale fixait des objectifs précis pour les entreprises publiques : fixer des objectifs de dividende, évaluer les performances, sanctionner les dirigeants défaillants, introduire les grandes entreprises en bourse, et privatiser la gestion dans les secteurs concurrentiels. À mi-parcours, l’exécution reste très en retrait : les subventions demeurent élevées, les dividendes rares, et les évaluations encore timides.
Le risque budgétaire, lui, ne faiblit pas. Les garanties d’emprunts accordées aux entreprises publiques se chiffrent en centaines de milliards de francs CFA, les subventions d’exploitation restent récurrentes, et les arriérés de paiement continuent de s’accumuler — trois sources de passifs conditionnels qui pèsent sur la trajectoire de la dette publique.
« Il faut un choc de gouvernance »
Pour le Pr Martin Zango, spécialiste des entreprises publiques à l’Université de Douala, la situation appelle une réponse radicale. La plupart des entreprises publiques sont déficitaires et sous-capitalisées, et leurs dirigeants sont souvent nommés pour des raisons politiques plutôt que pour leurs compétences.
« Il faut un choc de gouvernance : professionnaliser la gestion, réduire les subventions, ouvrir le capital des grandes entreprises en bourse pour attirer des investisseurs et améliorer la transparence. » — Pr Martin Zango, Université de Douala
Si ces réformes figuraient déjà dans la SND30, leur mise en œuvre s’est heurtée à des résistances politiques. Les entreprises publiques restent, pour une partie de la classe dirigeante, des réservoirs d’emplois et des leviers d’influence — ce qui rend leur transformation en véritables instruments d’industrialisation d’autant plus difficile, mais d’autant plus nécessaire pour la soutenabilité des finances publiques.
Sources
- Commission Technique de Réhabilitation (CTR), rapport consolidé, 2025
- MINEPAT, Stratégie Nationale de Développement 2020-2030
- Entretien avec le Pr Martin Zango, Université de Douala
- MINFI/DP, Tableau de bord des finances publiques, 2026
Lecture offerte 1/3 ce mois-ci.
Dossiers : Cameroun 2030 : le défi de l'émergence
