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Économie

Croissance camerounaise : la résilience a ses limites

Désiré Kaffo août 2, 2026 5 min de lecture 0 alertes

La croissance camerounaise tient bon. En 2025, le Produit intérieur brut a progressé de 3,5%, un chiffre stable par rapport à 2024, dans un contexte mondial pourtant chahuté par les tensions commerciales et, depuis février 2026, par un conflit armé au Moyen-Orient. Mais ce chiffre en trompe-l’œil masque une réalité plus contrastée : l’économie du pays reste tirée par les services, pendant que l’industrialisation, pilier central de la Stratégie Nationale de Développement 2020-2030 (SND30), continue de piétiner.

Un tertiaire flamboyant, un pétrole en berne

Le secteur tertiaire affiche une croissance de 4,3% en 2025, porté par les télécommunications (+10,3%) et les banques (+9,2%). Il pèse désormais plus de 57% du PIB national, confirmant la mue du Cameroun en économie de services. À l’inverse, les hydrocarbures s’enfoncent dans un déclin structurel : -6,6% en 2025, après -9,7% l’année précédente. Les gisements vieillissent, et les nouveaux projets peinent à sortir de terre.

Le secteur secondaire, lui, accélère légèrement (+2,6%), porté par le BTP (+4,3%) et les industries manufacturières (+4,4%). Mais les industries extractives restent en récession (-6,1%), preuve que la diversification promise par la SND30 n’a pas encore changé la structure profonde de l’économie.

Secteur 2023 2024 2025 Évolution
Primaire 3,2% 3,6% 1,8% 🔻 Ralentissement
Secondaire 2,3% 1,7% 2,6% 🔺 Accélération
Tertiaire 3,9% 4,2% 4,3% 🔺 Stabilisation
PIB total 3,2% 3,5% 3,5% ↔ Stable

Source : MINEPAT/DGEPIP/INS, 2026

Au sein même du secteur primaire, les trajectoires divergent fortement. L’agriculture vivrière accélère (+3,7%), portée par les appuis gouvernementaux malgré les aléas climatiques. Mais l’agriculture industrielle d’exportation s’effondre à -3,2%, contre +9,5% en 2024 : la banane recule de 9%, le caoutchouc de 12,5%, et le coton chute de 23,6%. Seul le cacao résiste, porté par des cours mondiaux historiquement élevés (+18,8% en valeur). La pêche, à l’inverse, accélère nettement (+4,8%, contre +1,7% en 2024).

L’industrialisation, grande absente de la décennie

L’objectif était pourtant clair : porter la valeur ajoutée manufacturière de 14,5% du PIB en 2017 à 25% en 2030. Cinq ans après le lancement de la stratégie, elle stagne autour de 13-14%. Les filières censées incarner cette transformation — coton-textile, forêt-bois, mines-métallurgie, chimie-pharmacie — ont bien reçu des investissements, mais les résultats concrets tardent à se matérialiser sur le terrain.

Les filières agro-industrielles illustrent ce décrochage. La production de riz paddy atteint 401 084 tonnes en 2024, loin de l’objectif de 1,5 million de tonnes fixé pour 2030 — un écart de 73%. Le cacao affiche un déficit de production de 53% par rapport à sa cible, malgré des cours mondiaux historiquement élevés qui ont porté les exportations en valeur.

Un commerce extérieur déséquilibré

Le déficit commercial s’est creusé à 2 098 milliards de francs CFA en 2025, contre 1 747 milliards l’année précédente. Le taux de couverture des importations par les exportations est tombé à 60%. Si les exportations hors hydrocarbures progressent (+11,5%), portées notamment par le cacao brut (+18,8%) et la banane (+85,1%), elles ne suffisent pas à compenser le repli de 22,5% des ventes de pétrole. Côté importations, la facture grimpe de 4,8%, tirée par les biens d’équipement et les véhicules — signe, paradoxalement, d’un appareil productif qui continue d’investir.

Nachtigal, une bouffée d’oxygène énergétique

Sur le front des infrastructures, 2025 restera marquée par la mise en service complète du barrage de Nachtigal, qui ajoute 420 mégawatts au réseau national et porte la capacité installée à environ 2 170 MW. C’est une avancée réelle, mais encore loin des 5 000 MW jugés nécessaires pour soutenir l’ambition industrielle du pays à l’horizon 2030. Les pertes techniques sur le réseau, estimées à 40% de l’énergie produite, restent un frein majeur que les autorités promettent de résorber d’ici la fin de la décennie.

Le pari de l’investissement privé

Signe encourageant, le taux d’investissement global progresse à 18,6% du PIB en 2025, porté exclusivement par le secteur privé, dont la contribution passe de 14,3% à 14,8% du PIB. L’investissement public, lui, recule à 3,7% du PIB, contraint par la pression budgétaire.

Projet Secteur Montant Capacité
Central Africa Cement Cimenterie 12 Md FCFA 1,5 Mt/an
SCS ALID Raffinerie oléagineux 15 Md FCFA 500 t/jour
Unité pharmaceutique Meyo Pharmacie 30 Md FCFA Partenariat sino-camerounais
Complexe sidérurgique Fifinda Sidérurgie — 500 000 t/an
Zone industrielle Dibamba Logistique 230 Md FCFA 500 hectares
Terminal mixte Bonabéri Portuaire 282 Md FCFA 36 hectares

Source : MINEPAT/DGEPIP, 2026

Ce que disent les projections

Pour 2026-2028, le ministère de l’Économie table sur une croissance oscillant entre 3,5% et 4,8% dans son scénario de référence, avec un rebond attendu du PIB pétrolier de près de 15% en 2028 si de nouveaux puits entrent en production. Un scénario plus ambitieux, dit « vision », envisage une croissance à deux chiffres portée par un doublement du taux d’investissement — mais il suppose une accélération des réformes que le bilan à mi-parcours de la SND30 juge aujourd’hui incertaine.

« La croissance camerounaise n’est pas en cause, c’est sa composition qui pose problème : tant que le tertiaire portera l’essentiel de la performance macroéconomique, l’industrialisation restée promise depuis 2020 ne se fera pas par le seul effet de la conjoncture. » — Analyse Horizons 237

Entre résilience conjoncturelle et transformation structurelle qui tarde, l’économie camerounaise avance sur une ligne de crête. La décennie qui s’ouvre dira si le pays parvient à transformer sa croissance en véritable industrialisation.

Sources

  • MINEPAT/DGEPIP/INS, Comptes nationaux du Cameroun, 2026
  • MINFI/DGD, Statistiques du commerce extérieur, 2026
  • MINEPAT, Rapport sur l’économie camerounaise 2025
  • MINEPAT/CNSE-SND30, Rapport d’évaluation à mi-parcours, 2025

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