À mi-parcours de la Stratégie Nationale de Développement 2020-2030 (SND30), le constat officiel est contrasté : la croissance résiste, mais l’industrialisation et l’emploi accusent un net retard. Jean Tchoffo, Secrétaire Général du Ministère de l’Économie, de la Planification et de l’Aménagement du Territoire (MINEPAT), revient pour Horizons 237 sur ce bilan et sur la réponse du gouvernement au choc pétrolier déclenché par le conflit au Moyen-Orient.
« La SND30 n’a pas échoué »
Horizons 237 : Monsieur le Secrétaire Général, à mi-parcours de la SND30, le constat est contrasté : les objectifs sont loin d’être atteints. La stratégie a-t-elle échoué ?
Jean Tchoffo : Non, la SND30 n’a pas échoué. Elle est à mi-parcours, et comme toute stratégie ambitieuse, elle doit composer avec la réalité. Nous avons traversé des chocs sans précédent : la pandémie de COVID-19, la guerre en Ukraine, et aujourd’hui le conflit au Moyen-Orient. Ces crises ont pesé sur nos marges de manœuvre et ralenti certaines réformes. Mais la SND30 reste notre boussole. Nous ne lâchons rien.
Vous parlez de « réinventer » la SND30. Qu’est-ce que cela signifie concrètement ?
Cela signifie que nous avons tiré les leçons des cinq premières années. Nous avons identifié les goulots d’étranglement : l’exécution des projets, la maturation des investissements, la mobilisation des recettes. Nous allons recentrer nos efforts sur les secteurs prioritaires — l’énergie, les infrastructures de transport, l’agro-industrie et le numérique — tout en accélérant les réformes de gouvernance et en renforçant notre résilience face aux chocs extérieurs.
Le choc pétrolier : « un scénario de transmission partielle »
Le conflit au Moyen-Orient est un choc majeur. Comment le gouvernement compte-t-il y répondre ?
Le conflit est grave, mais nous sommes préparés. Le MINEPAT a réalisé des simulations avec un modèle d’équilibre général calculable. Trois scénarios ont été étudiés : le gel total des prix, la transmission partielle et la transmission intégrale. Notre recommandation va vers un scénario de transmission partielle, qui partage le choc entre l’État et les agents économiques. Cela préserve le pouvoir d’achat tout en maintenant la soutenabilité budgétaire.
Concrètement, les prix à la pompe vont-ils augmenter ?
Nous allons procéder à un ajustement progressif et encadré. Pas de choc brutal. Nous allons mettre en place un corridor de variation et un suivi trimestriel, et nous accompagnerons les ménages les plus vulnérables par des transferts ciblés. Nous savons que le gel total des prix est intenable budgétairement, et que la transmission intégrale pénaliserait trop les Camerounais. L’équilibre est délicat, mais nous devons le trouver.
« Nous savons que le gel total des prix est intenable budgétairement, et que la transmission intégrale pénaliserait trop les Camerounais. » — Jean Tchoffo
Un mot sur les Lionnes, championnes d’Afrique. Quel message leur adressez-vous ?
Un message de fierté et de reconnaissance. Ces jeunes femmes ont porté haut les couleurs du Cameroun. Elles ont montré que notre pays sait se dépasser, s’unir et rayonner. Leur victoire est un symbole : celui d’un Cameroun qui ne renonce jamais, qui se bat et qui gagne. Nous leur devons un immense merci.
Emploi, entreprises publiques, industrialisation : « des défis, pas des échecs »
L’un des grands échecs de la SND30 semble être l’emploi. 79% de sous-emploi, c’est un drame national.
Je ne parle pas d’échec, mais de défi. La situation de l’emploi est préoccupante, c’est vrai. Mais nous avons des solutions : le Plan Intégré d’Import-Substitution vise à créer des emplois dans l’agriculture et l’agro-industrie, le programme « Train My Generation » forme des milliers de jeunes dans les métiers porteurs, et la réforme du Fonds National pour l’Emploi va améliorer l’intermédiation entre l’offre et la demande. Ces programmes ont besoin de temps et de moyens pour produire leurs effets.
Un mot sur les entreprises publiques. Les résultats nets sont négatifs dans plusieurs secteurs.
Vous avez raison de soulever ce point. La situation de certaines entreprises publiques est préoccupante. Nous avons engagé des plans de redressement pour la SONARA, pour CAMRAIL, pour CAMWATER. Nous allons renforcer la gouvernance de ces entités, fixer des objectifs de dividende, et réduire progressivement les subventions aux entreprises les moins performantes.
L’industrialisation est l’autre grand retard. La valeur ajoutée manufacturière stagne à 14% du PIB, loin des 25% visés.
Nous avons eu des retards, c’est vrai. La mise en service de Nachtigal est une avancée majeure, mais l’énergie reste un goulot d’étranglement. Les projets miniers de Mbalam et de Minim-Martap avancent, mais ils exigent des investissements colossaux et des délais longs. Nous allons accélérer les partenariats public-privé et les zones économiques spéciales.
Un mot sur la dette, qui approche 40,3% du PIB, et dont la charge pourrait dépasser 50% des recettes fiscales d’ici 2028.
La dette est un sujet de vigilance, pas de panique. Le seuil communautaire est de 70%, nous sommes encore en deçà. Mais nous devons maîtriser notre endettement : nous privilégions les financements concessionnels, nous évitons les emprunts non concessionnels, et nous améliorons le suivi des passifs conditionnels des entreprises publiques et des partenariats public-privé.
« Un message d’espoir et de mobilisation »
Quel message adressez-vous aux Camerounais ?
Un message d’espoir et de mobilisation. L’émergence est une cause nationale, comme l’a dit le Président de la République. Nous avons les atouts pour réussir : une jeunesse dynamique, des ressources abondantes, une position stratégique. Et nous avons désormais des championnes d’Afrique pour porter notre fierté. Mais nous devons tous nous engager : l’État, le secteur privé, la société civile, les collectivités locales, la diaspora. La SND30 n’est pas un document administratif, c’est le projet de toute une nation. Elle est vivante, elle se réinvente, et elle nous conduira vers l’émergence.
L’entretien en chiffres

| Sujet abordé | Chiffre cité |
|---|---|
| Sous-emploi | 79% de la population active |
| Dette publique / PIB | ~45%, seuil communautaire à 70% |
| Choc pétrolier — scénario retenu | Transmission partielle (S2) |
| Nachtigal | 420 MW mis en service |
Sources
- Entretien réalisé par la rédaction d’Horizons 237, août 2026
- MINEPAT, Rapport sur l’économie camerounaise, 2025
- MINEPAT, Stratégie Nationale de Développement 2020-2030
- minepat.gov.cm, fiche institutionnelle du Secrétariat Général
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Dossiers : Cameroun 2030 : le défi de l'émergence
