Décentralisation : le pari gagné de la SND30 ?
Sur les quatre piliers de la Stratégie Nationale de Développement 2020-2030 (SND30), la gouvernance est censée servir de socle à tous les autres : sans elle, ni la transformation structurelle de l’économie, ni le développement du capital humain, ni la création d’emplois ne peuvent véritablement prospérer. À mi-parcours, le bilan est à double vitesse — une décentralisation qui dépasse ses objectifs, mais un État de droit et une lutte contre la corruption qui avancent au ralenti.
La décentralisation, rare cible atteinte et dépassée
C’est l’un des seuls indicateurs de toute la SND30 à afficher un résultat supérieur à l’objectif fixé. La part des ressources propres de l’État transférée aux Collectivités Territoriales Décentralisées (CTD) est passée de 9,96% en 2021 à 23,3% en 2025, très au-dessus du seuil de 15% que s’était fixé la stratégie. La Dotation Générale à la Décentralisation, elle, a été multipliée par près de trente en quatre ans, passant de 10 à 292,5 milliards de francs CFA entre 2020 et 2024.
Sur le plan institutionnel, les élections régionales du 6 décembre 2020 ont permis l’installation des Conseils Régionaux, et un statut spécial a été accordé aux régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest, conformément aux recommandations issues du Grand Dialogue National. Mais cette réussite institutionnelle se heurte encore à des limites concrètes : les collectivités manquent de personnels qualifiés et de ressources humaines pour exercer pleinement leurs nouvelles compétences, le poids de la tutelle de l’État central reste important, et la réforme de la fiscalité locale — censée diversifier les ressources propres des CTD — demeure inachevée.
| Indicateur | 2021 | 2025 | Objectif 2030 |
|---|---|---|---|
| Part du budget aux CTD | 9,96% | 23,3% | 15% (2025) |
| Dotation Générale à la Décentralisation | 10 Md FCFA | 292,5 Md FCFA | — |
| Compétences transférées | — | 63 | — |
Source : MINDDEVEL/MINFI, 2025
Une justice qui peine à suivre
Sur le terrain de l’État de droit, les avancées sont réelles mais partielles. Le Tribunal Criminel Spécial, opérationnel depuis 2012, continue de fonctionner ; près de 400 personnels judiciaires et pénitentiaires ont été formés en 2023 ; une nouvelle carte d’identité hautement sécurisée a été mise en service ; et le pays a adhéré à la Convention de Budapest sur la lutte contre la cybercriminalité.
Mais les chiffres de fonctionnement du système judiciaire restent préoccupants.
| Indicateur | 2025 | Objectif |
|---|---|---|
| Taux d’exécution des décisions de justice | 40,8% | 53,3% |
| Surpopulation carcérale | 184,4% | — |
| Corruption perçue comme un phénomène important | 88,6% | — |
Source : MINJUSTICE/INS, 2025
Un climat des affaires encore pénalisant
Les classements internationaux confirment ces difficultés. Le Cameroun reste 167e sur 190 pays dans l’indice Doing Business, avec une note de 3,3 sur 6 dans l’évaluation CPIA de la Banque mondiale, en léger recul par rapport à 2024. Dans le cadre du nouvel indice B-READY, le pays obtient 59 points sur 100 pour son cadre réglementaire, mais seulement 36 sur 100 pour la qualité de ses services publics — un écart révélateur entre les textes et leur application effective. Seule éclaircie : l’indice mondial de l’innovation, où le Cameroun gagne sept places par rapport à 2024, pour se classer 116e sur 139 pays.
Plusieurs réformes ont été engagées pour améliorer ce climat : révision de la loi sur les incitations à l’investissement, réduction progressive de l’impôt sur les sociétés — de 35% à 30% pour les grandes entreprises, à 25% pour les PME —, digitalisation des procédures douanières et fiscales, et mise en place de mécanismes de garantie pour faciliter l’accès au crédit. Mais le crédit à l’économie ne représente encore que 15,9% du PIB, et les opérateurs économiques continuent de citer la corruption, la difficulté d’accès au foncier et les goulots d’étranglement énergétiques et logistiques comme des freins majeurs à l’investissement.
Le chantier prioritaire de la seconde moitié de décennie
L’évaluation à mi-parcours de la SND30 est claire sur ce point : la décentralisation, réussite incontestable, doit désormais être consolidée par un renforcement des capacités locales et une réforme de la fiscalité territoriale. Mais c’est bien sur l’État de droit, la lutte contre la corruption et l’amélioration du climat des affaires que se joue, pour beaucoup d’observateurs, la crédibilité de l’ensemble de la stratégie nationale — car sans une gouvernance à la hauteur, ni les investisseurs privés ni les partenaires internationaux ne suivront au rythme nécessaire pour tenir le cap de l’émergence à l’horizon 2035.
« La décentralisation est une réussite majeure, avec le dépassement du seuil de 15% des ressources transférées aux CTD. Mais la gouvernance progresse trop lentement sur ses autres dimensions. » — Analyse Horizons 237, d’après le rapport d’évaluation à mi-parcours de la SND30 (CNSE-SND30, MINEPAT, 2025)
Sources
- MINDDEVEL/MINFI, données sur la décentralisation, 2025
- MINJUSTICE/INS, indicateurs de la justice, 2025
- Banque Mondiale/OMPI, classements internationaux, 2025
- MINEPAT/CNSE-SND30, Rapport d’évaluation à mi-parcours, 2025
Dossiers : Cameroun 2030 : le défi de l'émergence
