Emploi : le vrai chantier de l’émergence camerounaise
Plus de 60% des Camerounais ont moins de 25 ans. Cette jeunesse pourrait être la principale force de frappe de l’émergence nationale. Elle en est aujourd’hui le principal point de fragilité. Malgré une croissance positive chaque année depuis 2020, le pays reste englué dans ce que les économistes appellent une « croissance sans emploi » : le taux de sous-emploi atteint 79,5% de la population active, et neuf emplois sur dix relèvent encore du secteur informel.
Un marché du travail qui n’absorbe pas sa jeunesse
Chaque année, environ 400 000 nouveaux actifs arrivent sur le marché du travail camerounais. Face à eux, la création nette d’emplois plafonne à 363 889 par an dans le scénario de référence de la Stratégie Nationale de Développement 2020-2030 (SND30), et à 536 661 dans le scénario le plus optimiste. Même dans la meilleure hypothèse, l’écart entre l’offre et la demande de travail décent ne se referme pas.
| Indicateur | Valeur | Source |
|---|---|---|
| Taux de sous-emploi global | 79,5% | EESI3, 2021 |
| Taux d’informalité | 88,6% | ECAM4, 2014 |
| Secteur informel / actifs | ~90% | Estimations |
| Création d’emplois nets/an (référence) | 363 889 | MINEPAT |
| Création d’emplois nets/an (vision) | 536 661 | MINEPAT |
Source : INS/MINEPAT, 2025
Les causes de ce blocage sont connues : une capacité insuffisante du secteur productif à créer des emplois formels, une inadéquation persistante entre les formations dispensées et les besoins réels du marché, un faible respect des normes du travail, et le poids structurel d’une économie informelle qui absorbe l’essentiel de la main-d’œuvre disponible.
Cinq leviers, des résultats en demi-teinte
La SND30 a fait de l’emploi un pilier à part entière, décliné en cinq axes d’intervention. Le premier mise sur la commande publique elle-même, à travers l’approche à Haute Intensité de Main-d’Œuvre (HIMO) : le budget d’investissement public 2024 représentait, sur le papier, plus de 235 000 opportunités d’emploi potentielles. Dans les faits, seules huit conventions ont été signées avec des communes en 2025, pour un peu plus de 1 700 emplois créés — un résultat très en retrait des ambitions affichées.
Le deuxième axe cible l’agriculture, qui emploie encore 45% de la population active. Le Programme de Promotion de l’Entrepreneuriat Agropastoral des Jeunes (PEA-Jeunes) vise 20 000 à 50 000 emplois sur la période 2025-2030, mais le Plan Intégré d’Import-Substitution qui doit l’accompagner n’affiche qu’un taux d’exécution physique de 15,95% à ce stade.
La bascule vers le formel, un mouvement encore timide
Le troisième axe s’attaque au cœur du problème : faire basculer une partie du secteur informel vers l’économie formelle, via des incitations fiscales — création d’un Impôt Général Synthétique pour les petits opérateurs, réduction de l’impôt sur les sociétés pour les PME, exonérations de charges sociales pour l’embauche de jeunes diplômés. En 2025, plus de 4 000 organisations de l’économie sociale et 6 500 unités de production artisanale ont franchi ce pas. C’est un début, mais infime au regard des millions d’actifs encore hors du système formel.
Les deux derniers axes concernent les grandes entreprises — qui ne représentent que 0,2% du tissu productif mais concentrent une large part des emplois formels — et la mise en adéquation entre formation et marché du travail, via des dispositifs comme le programme « Train My Generation » ou la création de centres d’information et d’orientation professionnelle.
Un horizon 2030 déjà compromis
Les projections initiales de la SND30 visaient un taux de sous-emploi ramené à 50,1% d’ici 2030 dans son scénario le plus favorable. À mi-parcours, l’évaluation officielle est sans appel : même ce scénario optimiste paraît hors de portée, le scénario de référence pointant plutôt vers 55,2%. Autrement dit, dans six ans, plus d’un actif camerounais sur deux serait toujours en situation de sous-emploi.
Le constat des évaluateurs est partagé par l’ensemble des acteurs économiques : sans une accélération marquée des réformes et des investissements productifs, l’emploi restera le talon d’Achille de l’émergence camerounaise — le domaine où les écarts entre promesses et réalité se mesurent le plus durement, dans le quotidien de millions de jeunes Camerounais.
« Il faut un choc d’offre »
Pour le Dr Pierre Moukoko, économiste du travail à l’Université de Yaoundé II, le diagnostic est clair : les politiques publiques ont misé sur la demande sans créer suffisamment d’offre. Les programmes d’emploi sont nombreux, mais ils butent sur la faiblesse du tissu productif national — sans entreprises dynamiques, sans industrialisation, sans agriculture modernisée, les emplois formels resteront rares.
« Il faut un choc d’offre : investir massivement dans l’industrie, l’agro-industrie, les services numériques, réduire les coûts de l’énergie et du transport, et surtout former les jeunes aux métiers d’avenir. » — Dr Pierre Moukoko, économiste du travail
L’économiste insiste également sur le rôle de la décentralisation, jugé « fondamental » : les collectivités territoriales, plus proches du terrain, sont mieux placées pour identifier les filières porteuses et accompagner les jeunes entrepreneurs — à condition de disposer des capacités financières et humaines nécessaires, ce qui reste aujourd’hui un point faible.
Sources
- INS/MINEPAT, Enquête sur l’emploi et le secteur informel (EESI3), 2025
- MINEPAT, Stratégie Nationale de Développement 2020-2030
- MINEPAT/CNSE-SND30, Rapport d’évaluation à mi-parcours, 2025
- Entretien avec le Dr Pierre Moukoko, Université de Yaoundé II
Dossiers : Cameroun 2030 : le défi de l'émergence
