[Archives] POURQUOI JE NE CROIS PAS À LA PERTINENCE DU RETOUR AU FÉDÉRALISME TOUT DE SUITE
L’enlisement de la crise sociopolitique dans les régions anglophones et l’émergence de la question du retour au fédéralisme ont fracturé l’opinion publique camerounaise. Deux blocs, pour et contre, s’affrontent jusqu’ici. Aux faits invoqués par les premiers, les seconds opposent des arguments d’essence idéologique. Ce qui ne sert qu’à crisper le débat.
YAOUNDÉ RESPIRE MAIS LE CAMEROUN NE VIT PAS
Les tenants du retour à la forme de l’Etat né de la consultation référendaire du 11 février 1961 brandissent un argument imparable: l’autonomie. Entendue comme une forme d’autodétermination, de gestion endogène, au plus près des préoccupations réelles et immédiates des populations. Elle trancherait avec le système présidentiel, centralisateur, coupé du terrain, bunkerisé à Yaoundé. L’autonomie, à la manière de l’INDIRECT RULE. Pratiquée par la tutelle britannique au lendemain de 1945, elle rapprochait les administrés du centre névralgique des décisions et permettait une forme de démocratie participative.
Vu sous cet angle, le fédéralisme n’est pas un luxe. Il devient même une nécessité quand on sait que la mayonnaise de la décentralisation n’a jamais pris.
En fait de décentralisation, la réforme s’est contentée de changer l’appellation des provinces en régions. Tous les exécutifs dits locaux continuent d’être choisis et nommés par le pouvoir central. Alors que par exemple, ils auraient dû émaner d’élections, de l’expression de la volonté des populations administrées.
De même, les projets de dotation en infrastructures, font toujours l’objet d’arbitrages discrétionnaires depuis Yaoundé, avant d’être distiller au compte-gouttes et selon un ordre de priorité qui donne aux régions le sentiment d’être constamment lésées.
La mise en place du sénat n’a pas davantage rendu la décision au peuple. Le président de la République NOMME, aberration absolue, 30% des siégeants à la chambre haute.
Pris isolément ou ensemble, ces faits confortent la volonté de sortir du simulacre de décentralisation et de retrouver le chemin de la fédération. Ils relèvent moins de la posture idéologique que les critiques construites pour récuser le retour à l’Etat fédéral.
LE FÉDÉRALISME N’EST PAS UN SECESSIONNISME
Les défenseurs de l’Etat néo unitaire ont commencé par nier une réalité sociologique: l’existence physique de deux groupes linguistiques au Cameroun. Ce qu’il est vrai de dire, c’est que cette réalité sociologique n’épouse plus la frontière territoriale entre l’orient et l’occident. Cette réalité s’est diffusée de part et d’autre en raison de l’inévitable brassage des populations et de la percée depuis deux décennies des écoles qui, dans la zone francophone, ont fait de l’anglais la langue d’enseignement.
Ensuite, les adversaires du fédéralisme se sont engouffrés dans la brèche ouverte par la médiatisation d’un groupuscule indépendantiste. Ils développent désormais la théorie, fausse au demeurant, selon laquelle les revendications fédéralistes ne seraient que des prémices en vue de la partition du pays. Le président de la république a été, lui-même, le premier à reprendre cette idée, cultivant l’amalgame entre fédéralistes et indépendantistes.
Il y a eu entre temps, l’idée que les revendications anglophones pourraient être celles de toutes les régions, et qu’ainsi il n’y aurait pas de « problème » anglophone. Que les doléances soulevées par les populations du Cameroun occidental répondent aux attentes de tous les citoyens ne les disqualifie pas pour autant. Au contraire, c’est le signal que le problème est profond, qu’il ne s’agit pas d’irrédentisme périphérique et qu’il faut réfléchir à y apporter des solutions républicaines. Des solutions qui ne soient ni la coercition (même symbolique), ni la répression, ni le mépris.
Il y a enfin l’idée, lancée par le ministre de la communication, que le retour à l’Etat fédéral serait une régression, un rétropédalage. Encore plus idéologique que les autres, cette proposition est démagogique et destinée à entretenir le dilatoire. Dans l’espoir que l’usure du temps ait raison des manifestants.
Enfermés dans cette bataille des tranchées, sur fond de lutte pour empêcher le basculement du centre de gravité du pouvoir, les adversaires du fédéralisme passent à côté du facteur essentiel qui condamne à y surseoir: LE CAMEROUN N’A PAS LES MOYENS DE FINANCER UNE FEDERATION!
EXPLICATIONS
En 1961, deux pays se sont mis ensemble pour donner naissance à la République Fédérale du Cameroun. Abdiquant au passage leurs mécanismes de production de la richesse nationale et confiant au gouvernement fédéral la gestion du porte-feuilles de matières premières dites de souveraineté.
Depuis, les cours de ces matières premières se sont effondrés, emportant dans leur sillage des pans entiers du tissu industriel. Aujourd’hui, le pétrole est la poule aux œufs d’or de la république.
Le calcul d’une fédération qui accorderait à un des États de l’union la gestion même partielle d’une matière première dite de souveraineté n’a aucune chance de se réaliser. Les nécessaires négociations en préludes à la fédération ne sortiront pas l’or noir du socle de souveraineté de l’Etat Fédéral. Et si par extraordinaire, un territoire venait à se déclarer indépendant comme le projet d’Ambazonie, cela équivaudrait au début d’une guerre sanglante et sans merci; ni plus, ni moins.
La configuration de 1961 n’est plus possible aujourd’hui. Une fédération au Cameroun ne s’envisage plus avec moins de trois ou quatre États: un septentrional, un occidental, un littoral atlantique et un méridional.
En superposant l’administration fédérale aux administrations fédérées et en supprimant les doublons, il faut prévoir une augmentation de 1,5 à 2 fois le nombre de fonctionnaires. Utopie pour un pays qui enchaîne les plans d’ajustement et les cures d’austérité. Quelque soit le niveau d’optimisation de l’imposition, notre
économie essentiellement informelle et tertiaire ne permet pas d’atteindre un seuil de prélèvements suffisants pour couvrir la dépense publique et financer les grands investissements dont le pays a besoin. La croissance est insuffisamment forte, le champ industriel est dégarni, les investissements dans la recherche, le développement et les innovations technologiques sont inexistants. Ces leviers auraient pu permettre d’engranger les moyens nécessaires à une fédération qui ne soit pas constamment menacée de banqueroute.
Il est surprenant depuis le début de cette crise qu’aucun économiste camerounais n’ait eu l’idée de modélisé le mécanisme de financement de la dépense publique dans la perspective du retour au fédéralisme. Pour réussir la fédération par laquelle le Cameroun est condamné à repasser tôt ou tard, il faut prendre toutes les décisions, menées tous les actions qui ont été négligées pendant les 30 dernières années.
