Aller au contenu
Société

Cameroun : lapidation numérique et réflexe tribal, l’impasse du jugement immédiat

Désiré Kaffo octobre 3, 2026 5 min de lecture 0 alertes

Les affaires Lydol et Belka Tobis ont montré avec quelle rapidité les réseaux sociaux condamnent et à quel point les appartenances communautaires pèsent sur le débat public. Face à cette dérive, la tradition africaine du palabre offre un autre modèle : écouter avant de juger.

Un tribunal sans procès

Juger vite et condamner fort n’a rien de nouveau. Les réseaux sociaux ont toutefois donné à ce vieux penchant une portée inédite. En quelques caractères, sans contradiction ni recours, une réputation peut être détruite et une carrière brisée. Ce que l’on nomme volontiers indignation relève souvent de la lapidation.

Deux affaires récentes au Cameroun en témoignent.

La première concerne la slameuse Lydol. Après les faits reprochés à son père, elle s’est retrouvée publiquement mise en cause. Un consultant a exigé qu’elle assume une responsabilité « spirituelle et morale » avant de prétendre poursuivre sa carrière, au nom de la tradition africaine. L’argument est contestable. Dans les sociétés bantoues, les rites de purification visent à rétablir l’harmonie du groupe et à réintégrer l’individu. Ils ne sont pas conçus comme une sanction exposée sur la place publique. L’artiste, elle, a exprimé sa douleur, pris ses distances avec les actes de son père, suspendu ses concerts et dit s’en remettre à la justice. Cela n’a pas suffi : la fille continue de payer pour le père.

La seconde touche l’artiste Belka Tobis. Quelques secondes de vidéo montrant une altercation ont suffi à produire un verdict populaire. Le dossier est pourtant plus complexe que ces images : il renverrait à une longue vie commune, sans cadre juridique, entre deux personnes dont chacune défend sa version. Seule la justice peut établir les faits, et la présomption d’innocence vaut aussi pour ceux que l’on aime peu.

La seconde touche l’artiste Belka Tobis. Quelques secondes de vidéo montrant une altercation ont suffi à produire un verdict populaire. Le dossier est pourtant plus complexe que ces images : il renverrait à une longue vie commune, sans cadre juridique, entre deux personnes dont chacune défend sa version. Seule la justice peut établir les faits, et la présomption d’innocence vaut aussi pour ceux que l’on aime peu.

Quand l’appartenance remplace l’analyse

Ces polémiques révèlent un mécanisme plus profond. Dans le débat public camerounais, l’origine tend à se substituer à l’examen des faits. La lecture ethnique des soutiens politiques en est l’illustration la plus courante. Cabral Libii serait soutenu d’abord par une partie de la communauté bassa, Maurice Kamto par une large fraction de l’électorat bamiléké, Issa Tchiroma Bakary par une partie du Nord, Paul Biya, au pouvoir depuis 1982, par un socle issu du Sud et des cercles du pouvoir.

Ces correspondances, souvent commentées, doivent être maniées avec précaution : aucun électorat n’est monolithique, et chacune de ces personnalités compte des soutiens bien au-delà de son groupe d’origine. Elles décrivent néanmoins une tendance réelle, celle d’un débat où critiquer un leader équivaut à offenser sa communauté. Dans ce climat, les affaires privées se transforment en munitions. On ne discute plus des faits, on choisit son camp.

Le résultat est un espace public fragmenté en blocs étanches, qui se regardent sans se reconnaître de légitimité mutuelle. Le tribalisme numérique n’est pas une opinion politique, c’est une manière de renoncer à penser.

Ce que le palabre nous enseigne

Cette dérive contraste avec un héritage que l’on invoque souvent sans le pratiquer. La philosophie ubuntu, issue des langues bantoues d’Afrique australe, tient en une formule : « Je suis parce que nous sommes. » Elle pose que l’humanité de chacun est inséparable de celle des autres, y compris de ceux qui viennent d’un autre village, parlent une autre langue ou vivent autrement.

Le palabre en est la traduction pratique. Face à un conflit, la priorité n’était pas de punir mais d’entendre toutes les parties, de démêler les versions et de trouver une issue permettant de continuer à vivre ensemble. Celui qui siégeait au conseil y représentait la recherche de la vérité, non son clan.

À l’inverse, nous avons importé de l’extérieur la logique de la « cancel culture », qui ignore le pardon et la complexité, et nous l’avons greffée sur un réflexe communautaire jamais vraiment interrogé. La question n’est plus « est-ce juste ? » mais « est-ce bon pour les nôtres ? ». On se réfugie alors dans une tradition mal comprise pour donner à cette paresse morale une respectabilité culturelle.

Comprendre avant de condamner

Il ne s’agit ni de relativiser les crimes ni de protéger les coupables : la justice doit passer, et les responsabilités être établies. Il ne s’agit pas non plus de diluer les identités, dont la célébration et la transmission demeurent légitimes. Mais l’appartenance culturelle ne saurait servir de prétexte à l’injustice ni de bouclier à l’impunité.

Un continent qui aspire à la souveraineté et à l’unité ne peut se permettre de lapider ses enfants sur la place publique numérique, ni de se morceler en autant de vérités qu’il compte de groupes. Cela suppose de retrouver quelques réflexes simples : attendre les faits, écouter les versions contraires, distinguer l’acte de la personne et la personne de sa parenté.

Que celui qui est sans péché jette la première pierre, dit l’adage. Pour le reste d’entre nous, mieux vaut la poser et prendre le temps d’écouter, en Camerounais, en Africains, en êtres humains.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *