Le pari du Challenge Découverte, ou la promotion du Cameroun par les codes de l’influence
Depuis quelques semaines, un mot d’ordre circule sur les réseaux sociaux camerounais : vendre le pays autrement, région par région, à travers les codes du contenu numérique plutôt que ceux de la communication institutionnelle classique.

D’un format satirique à un projet de territoire
Né le 3 janvier 1987 à Bafoussam, Fah Fotsing Steve Hyomez — plus connu sous le nom de Steve Fah — s’est imposé dans la blogosphère camerounaise grâce à ses vidéos satiriques « 3 minutes du peuple ». Ce format court, caustique et très suivi lui a valu une audience nationale. C’est précisément cette notoriété qu’il décide désormais de mettre au service d’un projet d’une tout autre nature : Destination Cameroun, dont le Challenge Découverte constitue le volet le plus visible.
L’ambition affichée n’est plus de divertir, mais de faire découvrir. Le projet, mené avec l’artiste Camille Makosso, prévoit une tournée à travers les dix régions du pays. À chaque étape, des contenus sont produits et diffusés : paysages, patrimoine, savoir-faire, potentialités économiques. L’objectif est double : nourrir l’imaginaire touristique du Cameroun et, en même temps, ancrer la démarche dans le réel social.
Une tournée des dix régions, et un volet social
Le principe est simple en apparence, exigeant dans l’exécution. Le Challenge Découverte mise sur l’itinérance. Il ne s’agit pas de filmer trois sites déjà connus autour de Douala, Yaoundé ou Kribi, mais de traverser l’ensemble du territoire : de l’Adamaoua à l’Extrême-Nord, de l’Est forestier au Sud-Ouest volcanique, en passant par les Grassfields du Nord-Ouest et les hauts plateaux de l’Ouest.
Cette approche rejoint une évidence géographique souvent négligée dans la communication officielle : le Cameroun n’est pas un produit unique. C’est une mosaïque de dix réalités très différentes — sahélienne, forestière, côtière, montagnarde, anglophone et francophone. Les montrer une à une, avec les codes de l’image contemporaine, revient à reconstruire une offre touristique plus fidèle à la diversité du pays.
Le projet intègre aussi un engagement social explicite : accompagner, au fil du parcours, un changement durable dans la vie de vingt familles. L’intention affichée est de ne pas se limiter à un geste ponctuel de charité filmée, mais d’inscrire la promotion touristique dans une logique de retombées concrètes pour des populations locales.
Un soutien institutionnel discret mais significatif
Steve Fah a indiqué avoir reçu du secrétariat général du ministère du Tourisme et des Loisirs une enveloppe de 2,6 millions de FCFA destinée au Challenge Découverte. La somme reste modeste au regard des budgets de communication institutionnelle. Elle n’en constitue pas moins un signal : l’État accepte d’accompagner, au moins symboliquement, une initiative née en dehors de ses circuits habituels de promotion.
Cette ouverture n’est pas anodine. Elle traduit une prise de conscience progressive : les formats courts, les créateurs d’audience et les plateformes numériques pèsent désormais dans la construction de l’image d’un pays. Ignorer ces canaux reviendrait à laisser le récit national aux seuls acteurs privés, sans aucun cadre.
Adhésion populaire et controverse
Le succès d’audience du Challenge a rapidement nourri une spéculation récurrente dans l’opinion : et si son promoteur devenait ministre du Tourisme ? Steve Fah a répondu qu’il ne courait derrière aucun poste, mais derrière un rêve pour son pays. Il a également annoncé vouloir remettre, à la fin du parcours, un document de recommandations destinées au développement du tourisme camerounais.
La démarche n’échappe pas pour autant à la critique. L’artiste Valsero a publiquement contesté l’approche portée par Camille Makosso et Steve Fah. Le débat, au-delà des personnes, touche à une question plus large : qui a légitimité à incarner et à vendre l’image d’un pays ? Les institutions ? Les artistes engagés de longue date ? Les créateurs de contenu à forte audience ? Ou un écosystème qui doit apprendre à faire cohabiter ces différentes légitimités ?
La polémique a le mérite de rappeler que la promotion touristique n’est jamais neutre. Elle engage des représentations, des priorités et, in fine, des intérêts.
Le Rwanda, ou la preuve qu’un pari touristique peut structurer une économie
Pour mesurer la portée possible d’une telle initiative, le regard se tourne naturellement vers le Rwanda. En quelques années, Kigali a fait du tourisme un pilier économique. En 2025, les recettes touristiques ont atteint 685 millions de dollars, en hausse de 9 % sur un an. Près de 70 % de ces revenus proviennent du trekking aux gorilles. Le permis d’observation est passé de 750 à 1 500 dollars : un choix délibéré de valeur plutôt que de volume.
Plus important encore, le modèle rwandais a structuré la redistribution. Dix pour cent des revenus sont reversés aux communautés riveraines. Plus de 18 milliards de francs rwandais ont été investis dans plus d’un millier de projets communautaires. Les populations ont ainsi un intérêt direct à la préservation de la biodiversité. Parallèlement, la campagne « Visit Rwanda », nouée avec des clubs de football européens (Arsenal, Bayern Munich, PSG), a ancré la destination dans l’imaginaire international bien au-delà du cercle des amateurs de safaris.
Le Cameroun dispose d’atouts naturels au moins comparables à ceux du Rwanda. Ce qui a fait défaut jusqu’ici, c’est moins la ressource que la constance de l’investissement dans l’image du pays et l’absence d’un mécanisme clair de retombées locales.
Ce que le Challenge peut — et ne peut pas — accomplir seul
Façade atlantique, mont Cameroun, parc de Waza, réserve du Dja classée à l’UNESCO, diversité des dix régions : le matériau est là. Le Challenge Découverte a le mérite de le rendre visible avec les codes d’aujourd’hui. Il crée de l’attention, de la conversation, et potentiellement de l’envie.
Mais l’attention ne se transforme pas automatiquement en fréquentation, ni la fréquentation en développement local. Sans stratégie de marque-pays durable, sans mécanismes de redistribution aux communautés situées sur les sites, et sans constance dans la promotion internationale, l’enthousiasme suscité par une tournée d’influenceurs risque de rester un feu de paille médiatique.
Le document de recommandations promis par Steve Fah gagnerait, à ce titre, à s’inspirer moins des seuls succès d’audience que de la mécanique rwandaise : conservation, redistribution et investissement dans l’image sur la durée. C’est à cette condition que la ferveur numérique actuelle pourra se traduire en flux touristiques réels et en bénéfices tangibles pour les territoires traversés.
Une chance à saisir, sous conditions
Le Challenge Découverte arrive à un moment où le Cameroun cherche encore le bon dosage entre communication institutionnelle et narration contemporaine. Il montre qu’une partie de la jeunesse créative est prête à mettre son audience au service d’un récit national plus ambitieux que le simple divertissement.
Il reste à l’État, aux collectivités régionales et aux opérateurs privés de transformer cette énergie en dispositif structuré. Les dix régions n’ont pas besoin d’une campagne de plus. Elles ont besoin d’une stratégie qui fasse de chacune d’elles une destination identifiable, d’un mécanisme qui fasse remonter une part des recettes vers les populations locales, et d’une constance qui survive aux cycles médiatiques.
Si le Challenge Découverte parvient à ouvrir cette discussion — et non seulement à produire de belles images — alors il aura déjà gagné une partie de son pari.
Les 10 régions du Cameroun : forces, défis et potentiels
Carte interactive · Synthèse comparative · Horizons 237
Synthèse comparative des régions
| Région | Force principale | Défi majeur | Potentiel prioritaire |
|---|---|---|---|
| Adamaoua | Élevage / lait | Enclavement | Agro-pastoral & tourisme rural |
| Centre | Pouvoir politique & services | Pression urbaine | Services & tourisme d’affaires |
| Est | Forêt & biodiversité | Faible densité / infrastructures | Écotourisme & bois durable |
| Extrême-Nord | Coton & commerce frontalier | Sécurité & climat | Agriculture résiliente |
| Littoral | Économie & port | Urbanisation | Logistique & industrie |
| Nord | Coton & élevage | Climat | Agro-industrie |
| Nord-Ouest | Culture & lait | Crise sécuritaire | Reconstruction & culture |
| Ouest | Agriculture intensive | Pression foncière | Agro-business & diaspora |
| Sud | Plages & port de Kribi | Infrastructures | Tourisme balnéaire |
| Sud-Ouest | Mont Cameroun & plantations | Crise sécuritaire | Tourisme volcanique + mer |
Conclusion d’analyse
Le Cameroun présente une extraordinaire diversité régionale : du Sahel à la forêt équatoriale, de la mer aux montagnes volcaniques. Les déséquilibres restent marqués — le Littoral et le Centre concentrent l’essentiel de l’activité économique moderne. Les régions anglophones (Nord-Ouest et Sud-Ouest) cumulent un fort potentiel touristique et agricole avec des défis sécuritaires majeurs. L’Est et l’Adamaoua restent sous-exploités en termes de valorisation durable de leurs ressources naturelles.
Toute stratégie de développement national doit intégrer ces spécificités régionales, renforcer les corridors de connectivité et sécuriser les zones de tension pour libérer le potentiel de l’ensemble du territoire.
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