Un « lockdown » calibré pour frapper l’école
Un « lockdown » calibré pour frapper l’école
Début septembre 2026, un mot d’ordre de « ville morte » a été imposé pendant une semaine dans plusieurs localités des régions anglophones, coïncidant avec la date officielle de reprise des classes. Des habitants et des médias locaux rapportent des rues désertes, des commerces fermés et des tirs entendus dans certaines zones, tandis que les autorités ont déployé des renforts sécuritaires pour tenter de garantir l’ouverture des établissements.
Ce timing n’est pas fortuit. En ciblant la rentrée, les factions armées cherchent à contester l’autorité de l’État central sur le terrain éducatif et à réaffirmer leur capacité de nuisance, malgré une dynamique de conflit à basse intensité depuis plusieurs mois. Pour les populations, le dilemme est brutal : envoyer les enfants à l’école au péril de leur sécurité, ou accepter une nouvelle interruption de scolarité.
La crise anglophone, qui a fait plus de 7 000 morts et provoqué le déplacement d’environ un million de personnes depuis 2017, pèse désormais sur plus de 700 000 élèves, selon Human Rights Watch. L’International Crisis Group (ICG) alerte depuis plusieurs mois sur le risque que la montée de la violence perturbe gravement la rentrée de septembre 2026.
Une génération sacrifiée : l’école comme première victime
Les chiffres de l’éducation dans les régions anglophones sont accablants. Selon Amnesty International, 14 829 écoles y étaient fermées en 2025, contre 14 364 en 2024. La scolarité de plus de trois millions d’enfants a ainsi été interrompue, augmentant leur vulnérabilité, notamment au risque d’enrôlement par des groupes armés non étatiques.
Le Bureau de la coordination des affaires humanitaires des Nations Unies (OCHA) estime qu’environ 45 % des écoles des régions anglophones « demeurent dysfonctionnelles » en raison de l’insécurité persistante, des confinements répétés, des attaques visant les établissements d’enseignement et des fermetures généralisées. L’UNICEF, pour sa part, chiffrait à 223 749 le nombre d’enfants actuellement non scolarisés dans ces deux régions en 2025.
| Indicateur éducation (Nord-Ouest & Sud-Ouest) | 2024 | 2025 | 2026 (tendance) |
|---|---|---|---|
| Écoles fermées | 14 364 | 14 829 | > 15 000 (estim.) |
| Enfants non scolarisés (UNICEF) | ~200 000 | 223 749 | > 230 000 (estim.) |
| Écoles dysfonctionnelles (OCHA) | ~40 % | ~45 % | ~45–50 % |
« La crise anglophone affecte 700 000 élèves depuis 2017, avec jusqu’à deux écoles sur trois fermées dans certaines zones. »
Analyse Horizons 237
Les attaques ciblant directement le secteur éducatif se multiplient. Le Bureau de la coordination des affaires humanitaires de l’ONU a fait état de nombreuses attaques perpétrées en juin 2026 par des groupes séparatistes armés contre des enseignants, des élèves et leurs parents pour les empêcher de passer ou de faire passer des examens. Ces actions s’inscrivent dans une logique de délégitimation de l’État et de contrôle social par la peur.
Impact économique : cacao, café et commerce local asphyxiés
Au-delà de l’école, le « lockdown » de septembre 2026 frappe de plein fouet l’économie locale. Les régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest sont des bassins clés pour certaines cultures de rente, notamment le cacao et le café. Or, la campagne cacaoyère 2025-2026 s’est déjà achevée sur un bilan lourd : production commercialisée en baisse de 20 %, exportations en chute de 34,65 %, et recettes d’exportation effondrées de près de 59 %, selon l’Office national du cacao et du café (ONCC).
La région du Sud-Ouest, qui représentait 19,9 % des volumes commercialisés lors de la campagne 2024-2025, est particulièrement exposée aux perturbations sécuritaires. Une épidémie de « gousse noire » y a également sévi, aggravant la baisse de production. Pour des milliers de petits producteurs, chaque semaine de « ville morte » se traduit par des revenus perdus, des coûts logistiques supplémentaires et une incapacité à honorer les contrats.
| Indicateur cacao (Cameroun) | Campagne 2024-2025 | Campagne 2025-2026 | Variation |
|---|---|---|---|
| Production commercialisée (tonnes) | 309 518 | 247 914 | -20 % |
| Exportations (tonnes) | 192 012 | 125 469 | -34,65 % |
| Recettes exportation (milliards FCFA) | ~1 410 | ~580 | -58,8 % |
« Les prix payés aux producteurs camerounais de cacao se sont effondrés jusqu’à 700 FCFA/kg au cours de la campagne 2025-2026, leur plus bas niveau en cinq ans. »
Analyse Horizons 237
Le commerce local, déjà fragilisé par des années de crise, subit de plein fouet ces paralysies répétées. Marchés déserts, axes routiers évités, transports interrompus : chaque « lockdown » renforce la défiance des investisseurs et décourage toute projection à moyen terme. Dans un contexte où le Cameroun cherche à diversifier son économie et à monter en valeur dans les chaînes agro-industrielles, ces blocages constituent un frein majeur à l’émergence.
SND30 : l’émergence à l’épreuve des fractures territoriales
Adoptée en 2020, la Stratégie Nationale de Développement 2020-2030 (SND30) vise à faire du Cameroun une nation émergente, démocratique et unie dans sa diversité à l’horizon 2035. Parmi ses objectifs phares : une croissance moyenne de 8,1 % sur la décennie, un taux d’industrialisation porté à 25 % du PIB, et une réduction de l’incidence de la pauvreté à 25 %.
Mais la persistance de la crise anglophone, avec ses « lockdowns » récurrents, ses attaques contre les écoles et ses perturbations économiques, creuse les fractures territoriales et contredit directement les ambitions de la SND30. Comment parler d’émergence inclusive quand près de la moitié des écoles de deux régions entières sont dysfonctionnelles, et quand des bassins de production stratégiques sont régulièrement paralysés ?
La crise anglophone n’est pas qu’un problème sécuritaire local. C’est un angle mort macroéconomique et social qui menace la crédibilité de toute la trajectoire de développement. Sans réponse politique durable, incluant désescalade sécuritaire, dialogue inclusif et plan de reconstruction massif, les objectifs de la SND30 resteront inatteignables pour une partie significative du territoire national.
Risques, contradictions et angles morts
Plusieurs risques majeurs se dessinent à court et moyen terme :
- Effet de cliquet éducatif : chaque interruption de scolarité augmente le risque de décrochage définitif, en particulier pour les filles et les enfants déplacés. À terme, c’est le capital humain de tout un bassin démographique qui est compromis.
- Appauvrissement rural accéléré : la combinaison de la baisse des prix du cacao, des perturbations logistiques et de l’insécurité pousse de nombreux ménages agricoles vers des stratégies de survie, limitant toute capacité d’investissement productif.
- Radicalisation et criminalité : la déscolarisation massive et le chômage des jeunes constituent un terreau fertile pour le recrutement par des groupes armés, mais aussi pour la délinquance urbaine et le banditisme.
- Perte de crédibilité internationale : pour les partenaires au développement et les investisseurs, la récurrence des crises dans les régions anglophones augmente la prime de risque Cameroun, renchérissant le coût du financement et freinant les projets structurants.
Une contradiction majeure apparaît également : d’un côté, l’État affiche une volonté de normalisation (rentrée sous escorte, renforts militaires, discours sur la reconstruction) ; de l’autre, il peine à proposer une sortie politique crédible, capable de désamorcer la logique de défiance et de violence. Cette tension entre approche sécuritaire et absence de règlement politique constitue l’angle mort principal de la stratégie actuelle.
Conclusion : urgence d’une réponse globale
Le « lockdown » de la rentrée 2026 n’est pas un épisode isolé. C’est le symptôme d’une crise structurelle qui mine l’éducation, l’économie et la cohésion nationale. Tant que les régions anglophones resteront otages de la peur, des blocages et des attaques, l’émergence promise par la SND30 demeurera un vœu pieux.
Une réponse crédible exige trois axes simultanés :
- Sécurité et protection des civils : garantir physiquement l’accès aux écoles, aux marchés et aux axes routiers, avec des mécanismes de redevabilité pour prévenir les abus.
- Dialogue politique inclusif : ouvrir un cadre de négociation crédible avec l’ensemble des parties prenantes, au-delà des seuls groupes armés, pour traiter les racines politiques et identitaires du conflit.
- Plan Marshall pour l’éducation et l’économie locale : investissement massif dans la reconstruction des écoles, la formation des enseignants, le soutien aux filières cacao-café et la diversification économique, avec un suivi indépendant.
Le Cameroun de 2030 ne se construira pas contre ses régions anglophones, mais avec elles. L’heure n’est plus aux ajustements tactiques, mais à un changement de paradigme stratégique.
Sources : ONCC, OCHA, UNICEF, Amnesty International, ICG, 2026
