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Sport

Football mondial : le double standard qui refuse de s’éteindre

Désiré Kaffo septembre 14, 2026 7 min de lecture 1 alertes

Dans le langage de la diplomatie sportive, les mots ne sont jamais anodins. Quand l’UEFA défend ses calendriers, protège la rentabilité de ses compétitions de clubs et cherche à peser sur la gouvernance mondiale, on parle de « stratégie d’influence », de « pragmatisme » ou de « défense légitime des intérêts européens ». Quand les 54 associations membres de la Confédération africaine de football (CAF) s’organisent pour négocier des places supplémentaires en Coupe du monde, des programmes de développement ou un soutien politique en échange de contreparties structurelles, le registre change. On évoque alors le « clientélisme », la « vénalité » ou la naïveté.

Ce glissement sémantique n’est pas un accident de vocabulaire. Il révèle un impensé tenace : le dirigeant européen agirait par principe et vision ; le dirigeant africain agirait par calcul ou dépendance. Or les faits montrent une tout autre réalité.

Le poids structurel de l’Afrique n’est plus symbolique

L’Afrique dispose de 54 voix sur les 211 associations membres de la FIFA, le plus grand bloc confédéral, soit environ un quart des suffrages. Ce poids n’est pas théorique : pour la Coupe du monde 2026, la CAF a obtenu neuf places directes, plus une place de barrage intercontinental, contre cinq places auparavant. C’est le résultat d’années de négociations, pas d’un cadeau unilatéral.

Parallèlement, le continent reste le principal pourvoyeur de talents pour les championnats européens les plus riches. Les clubs de Premier League, Liga, Serie A ou Ligue 1 tirent une part significative de leur compétitivité et de leur valeur commerciale de joueurs formés en Afrique. Cette contribution n’est que rarement traduite en pouvoir de décision proportionnel au sein des instances mondiales.

Confédération Voix FIFA Places Mondial avant 2026 Places Mondial 2026+ Traitement médiatique dominant
CAF (Afrique) 54 (~25,5 %) 5 9 directes (+1 barrage) « Clientélisme / négociations vénales »
UEFA (Europe) 55 (~26,0 %) 13 16 directes « Stratégie / défense légitime des intérêts »

Ce que font réellement les autres confédérations

L’UEFA n’agit pas autrement. Elle défend avec constance la primauté de ses compétitions de clubs, négocie durement les fenêtres internationales et protège ses flux financiers. Lorsque des projets de la FIFA menacent ces intérêts, la réaction européenne est nette et collective. Personne, dans les médias dominants, ne qualifie cette attitude de clientélisme : on y voit de la lucidité géopolitique.

La même logique s’applique à d’autres confédérations. Les votes en Congrès FIFA ont toujours été le théâtre de coalitions d’intérêts, de marchandages et de contreparties. Ce qui change, c’est le regard porté sur l’acteur africain lorsqu’il refuse de se contenter du rôle de pourvoyeur de talents et de voix dociles.

L’exemple Eto’o : intérêts matériels, alignement politique et offensive médiatique

Les déclarations récentes de Samuel Eto’o, président de la Fédération camerounaise de football (FECAFOOT) et membre du comité exécutif de la CAF, illustrent précisément cette tension. Il a affirmé qu’il voterait pour Gianni Infantino lors de l’élection à la présidence de la FIFA prévue le 18 mars 2027 à Rabat, lors du 77e Congrès, et qu’il militerait auprès de ses homologues pour un vote aussi unanime que possible des 54 associations africaines.

Ses arguments portent sur les financements de développement destinés aux fédérations africaines, sur le renforcement d’infrastructures via le programme FIFA Forward, et sur l’élargissement du format de la Coupe du monde qui a donné davantage de chances aux nations africaines. Il souligne aussi la différence de réalités budgétaires entre fédérations africaines et européennes, un argument régulièrement avancé dans ses interventions publiques mais dont les montants précis restent à documenter au cas par cas.

Cette prise de position s’accompagne toutefois d’une controverse distincte. Selon une enquête du quotidien britannique The Times, des documents montreraient que la Fédération russe de football a été instruite de verser deux paiements, d’environ 455 000 € et 112 500 €, sur un compte personnel détenu par Samuel Eto’o à la Qatar National Bank de Doha, liés à un match amical Cameroun-Russie disputé à Moscou en octobre 2023. D’anciens responsables de la FECAFOOT affirment ne pas retrouver de trace comptable ou bancaire d’un reversement ultérieur de ces fonds à la fédération. Ces allégations n’établissent pas, à ce stade, de conclusion judiciaire de détournement.

Selon Samuel Eto’o, président de la FECAFOOT, ces accusations relèvent d’une campagne de dénigrement coordonnée, survenant peu après l’affirmation publique de son soutien à Gianni Infantino ; il conteste fermement toute accusation de détournement de fonds.

Ce type d’attaque sélective interroge la difficulté, pour certains observateurs, d’accepter qu’un dirigeant africain s’exprime librement et pèse sur le jeu électoral mondial. Que l’on approuve ou non sa gestion, le traitement réservé à Eto’o illustre le double standard décrit plus haut : le partenariat est qualifié de collusion, la diplomatie d’intérêt réduite à des attaques ad hominem — étant entendu que les accusations financières, elles, méritent d’être suivies et vérifiées indépendamment de ce débat.

L’unité du bloc africain n’est pas un acquis

L’unité n’est jamais garantie. Lors du vote pour l’attribution de la Coupe du monde 2026, en juin 2018 à Moscou, onze associations africaines — l’Afrique du Sud, le Bénin, le Botswana, le Cap-Vert, la Guinée, le Lesotho, le Liberia, la Namibie, le Mozambique, la Sierra Leone et le Zimbabwe — avaient voté contre la candidature marocoaine malgré le soutien officiel de la CAF. Des clivages existent entre Afrique du Nord et Afrique subsaharienne, entre fédérations mieux dotées et plus fragiles, entre priorités nationales et logiques continentales.

La CAF a formalisé à plusieurs reprises son soutien à Infantino. Mais un communiqué confédéral ne se traduit pas automatiquement par 54 bulletins identiques le jour du vote. L’unité électorale dépendra de la capacité des dirigeants africains à convertir un rapport de force ponctuel en une stratégie collective durable.

Conclusion

Le vrai enjeu n’est donc pas de savoir si l’Afrique a le « droit » de négocier : elle l’a, exactement comme l’Europe l’exerce depuis des décennies. La question est de savoir si le continent saura transformer son poids démographique et sportif en pouvoir de décision structurel, sans s’excuser en permanence d’exister comme acteur.

D’ici le Congrès de la FIFA de mars 2027 à Rabat, la création d’un bloc africain cohérent n’est ni automatique ni impossible. Elle dépendra moins des discours de légitimation que de la capacité à articuler des intérêts communs concrets — places, financements, infrastructures, calendriers — face aux divergences régionales et aux pressions externes. Tant que le même comportement sera nommé « stratégie » quand il est européen et « clientélisme » quand il est africain, le débat restera faussé.

Sources

  • FIFA — Communiqué du Bureau du Conseil sur la répartition des places pour la Coupe du monde 2026 (inside.fifa.com)
  • Africanews — « Samuel Eto’o rejects embezzlement allegations, calls claims smear campaign » (11 septembre 2026)
  • Morocco World News / Associated Press — couverture du 77e Congrès de la FIFA et de l’élection présidentielle du 18 mars 2027 à Rabat
  • Burkina24 — détail des votes des 54 associations africaines lors de l’attribution de la Coupe du monde 2026 (13 juin 2018)
  • 90min / AllAfrica — format des barrages CAF et répartition finale des places africaines pour le Mondial 2026

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